Itaëll
"On ne
voit bien qu'avec le cœur,
L'essentiel
est invisible pour les yeux."
Saint
Exupéry
La cloche marqua la fin d'une
nouvelle journée de cours. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'un flot
d'élèves n'envahissent la cour.
Aiwë, Lenaïg et Naïa sortirent tranquillement de la classe avant
de se séparer dans la cour.
"Bye ! A d'main !" s'exclama Lenaïg. Puis rapidement,
elle se dirigea vers son car.
"Ach, j'vais y aller aussi," ajouta Aiwë. "Salut
Naïa !"
"Bye," sourit celle-ci.
Aiwë s'installa dans le car, côté vitre, et se mit à rêver de tout
et de rien en attendant d'arriver à son arrêt. Elle descendit rapidement et se
dépêcha de rentrer chez elle, cinq cent mètres plus loin. Sa maison faisait
partie d'un minuscule lotissement. Lorsqu'on y arrivait, par une petite montée,
on pouvait entrer dans une ferme à droite et dans la maison d'Aiwë à gauche. Si
on continuait dans la montée pendant vingt mètres, on arrivait sur une place,
qui servait de parking à un atelier de construction d'escaliers. Une rangée de
pins séparait habituellement l'atelier d'une maison appartenant à une famille
qui s'entendait beaucoup avec la famille d'Aiwë.
Mais aujourd'hui, lorsqu'elle arriva devant chez elle, la jeune
fille vit que plusieurs des pins avaient été abattus et que, même s'ils
conservaient quelques branches, beaucoup d'autres paraissaient condamnés.
Le sourire d'Aiwë s'effaça. Elle adorait ces arbres, ils lui
rappelaient son ancienne propriété. Et on osait les lui enlever ? Furieuse,
elle se promit d'aller voir ce qui se passait, le soir même, après le repas !
En fait, il était plus de vingt-deux heures lorsqu'elle put enfin
se libérer et monter voir le massacre. Six pins étaient tombés aujourd'hui et
cinq autres tomberaient le lendemain. Dans leur soucis de transporter les
troncs facilement, les assassins avaient coupé toutes les branches, sauf les
branches porteuses. Les arbres saignaient par leurs multiples blessures et Aiwë
bouillait à l'intérieur d'elle même. Au sol, dessiné sur l'herbe, des taches de
peinture orange délimitaient un agrandissement de la maison. Augmentée de
plusieurs dizaines de mètres carrés, la surface habitable passerait en plein
milieu des pins.
C'était pour ça qu'on les coupait ? Dans un souci de luxe, pour
avoir plus d'espace ? Sa maison à elle était petite et elle s'y sentait
parfaitement bien. Ces gens avaient-ils donc besoin d'autant de place pour
vivre ? Ecœurée, lassée, elle jeta un dernier coup d'œil aux condamnés avant de
rentrer chez elle.
Et un détail, un tout petit détail, si petit qu'elle ne l'avait
pas remarqué auparavant, attira son attention. Un jeune homme se tenait dans
une curieuse position sur une branche d'un des pins condamnés. Comment
pouvait-elle ne pas l'avoir remarqué ? Il était tellement visible, maintenant
qu'elle l'avait remarqué, sa silhouette se détachant sur le ciel sombre. Qui
était-ce ? Elle connaissait cette silhouette.
Elle s'approcha lentement, silencieusement pour ne pas effrayer
l'inconnu et le faire tomber, puis s'immobilisa à un mètre de l'arbre et plissa
les yeux afin de mieux distinguer l'ombre dans cette obscurité croissante.
Et soudain. Et soudain, l'ombre mit ses mains en forme de coupelle
et les appliqua contre l'une des multiples blessures de l'arbre. Et une
lumière, une lueur pâlie d'étoile apparut, grandit, et enveloppa l'arbre de sa
douce clarté. L'ombre ôta ses mains. Aiwë, interdite, ne sachant que penser,
vit. Elle vit ce qui n'était pas possible, un délire obscur créé par son
cerveau fatigué. Cela ne pouvait être. Cela ne pouvait pas.
La branche repoussait. Lentement mais sûrement. De nouvelles
ramifications apparurent et des aiguilles de pin poussèrent pour tout
recouvrir.
Mais à quoi cela servait-il ? De toute façon, cette arbre mourrait
le lendemain. Pourquoi prolonger son agonie ? Peut-être… Peut-être était-ce un
défi lancé aux hommes, pour montrer que la nature était la plus forte, que
rien, jamais rien, ne pourrait la vaincre ?
Aiwë secoua la tête pour essayer de revenir à la réalité. Peine
perdue. La branche continuait à pousser et le jeune homme se relevait pour
accomplir une nouvelle fois sa tâche. Avançant précautionneusement sur le
tronc, il se dirigea vers une autre blessure.
La jeune fille scrutait du mieux qu'elle le pouvait l'obscurité
pour découvrir le visage de cet inconnu mais n'y parvint pas. L'ombre
s'accroupit, posa ses mains sur la coupe et la lueur revint. L'arbre retrouva
une nouvelle branche…
Et soudain. Et soudain, l'ombre vacilla, tenta de se retenir puis
tomba. Aux pieds d'Aiwë.
"Aïeuh !"
Le jeune homme releva la tête et le regard d'Itaëll croisa celui
d'Aiwë. Le silence se fit, chacun regardant l'autre avec des yeux de chouette.
Le silence continua, les pensées d'Aiwë s'entrechoquaient avec violence dans
son esprit. Le silence fut brisé.
"Salut Aiwë ! Qu'est-ce que tu fais là ? sourit Itaëll en se
remettant souplement sur ses pieds. (grosse goutte sur la tête d'Aiwë ^__^)
- …
- Aiwë ? T'es plus chiante d'habitude, t'as perdu ta langue cette
fois-ci ? C'est bien, j'suis content pour toi !" s'exclama-t-il en
ébouriffant les cheveux de la jeune fille.
" Mais… Mais… j'suis pas d'accord !!
- Pas d'accord de quoi ?
- … Heu, je sais pas mais j'suis pas d'accord. Et pis d'abord,
kesse tu fous chez moi ?
- Hum, moi, oh rien, je monte dans les arbres, c'est tout et puis,
de toute façon, t'étais pas sensée voir ça donc tu vas oublier.
- Bien sûr, crois-y !
- Oh, oui, j'y crois," dit-il lentement. Une ombre passa sur
son visage. "Et, de toute façon, tu n'y peux rien."
A ces mots, Itaëll tendit la main et l'appliqua contre le front
d'Aiwë. Celle-ci se débattit mais le jeune homme murmura " Ne t'inquiètes
pas, je dirai à tes parents que tu es ici et je ne t'ennuierai plus avec mes
histoires bizarres…"
La jeune fille se sentit partir, tomber, tomber loin.
***
Le noir.
***
Le noir. Mais pas la même obscurité. Là, au fond, une lueur. Aiwë
ouvrit les yeux brusquement. Où était-elle ? Sa mère assoupit au pied du lit.
Apparemment, elle était dans sa chambre. Que s'était-il passé ?
Mais qu'est-ce que je fous là ?
pensa-t-elle avant de sombrer doucement dans un profond sommeil.
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