Itaëll

 

Chapitre 4 : L’apparition d’une magie

 

 

"On ne voit bien qu'avec le cœur,

L'essentiel est invisible pour les yeux."

                                   Saint Exupéry

 

 

            La cloche marqua la fin d'une nouvelle journée de cours. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'un flot d'élèves n'envahissent la cour.

Aiwë, Lenaïg et Naïa sortirent tranquillement de la classe avant de se séparer dans la cour.

"Bye ! A d'main !" s'exclama Lenaïg. Puis rapidement, elle se dirigea vers son car.

"Ach, j'vais y aller aussi," ajouta Aiwë. "Salut Naïa !"

"Bye," sourit celle-ci.

 

Aiwë s'installa dans le car, côté vitre, et se mit à rêver de tout et de rien en attendant d'arriver à son arrêt. Elle descendit rapidement et se dépêcha de rentrer chez elle, cinq cent mètres plus loin. Sa maison faisait partie d'un minuscule lotissement. Lorsqu'on y arrivait, par une petite montée, on pouvait entrer dans une ferme à droite et dans la maison d'Aiwë à gauche. Si on continuait dans la montée pendant vingt mètres, on arrivait sur une place, qui servait de parking à un atelier de construction d'escaliers. Une rangée de pins séparait habituellement l'atelier d'une maison appartenant à une famille qui s'entendait beaucoup avec la famille d'Aiwë.

Mais aujourd'hui, lorsqu'elle arriva devant chez elle, la jeune fille vit que plusieurs des pins avaient été abattus et que, même s'ils conservaient quelques branches, beaucoup d'autres paraissaient condamnés.

Le sourire d'Aiwë s'effaça. Elle adorait ces arbres, ils lui rappelaient son ancienne propriété. Et on osait les lui enlever ? Furieuse, elle se promit d'aller voir ce qui se passait, le soir même, après le repas !

 

En fait, il était plus de vingt-deux heures lorsqu'elle put enfin se libérer et monter voir le massacre. Six pins étaient tombés aujourd'hui et cinq autres tomberaient le lendemain. Dans leur soucis de transporter les troncs facilement, les assassins avaient coupé toutes les branches, sauf les branches porteuses. Les arbres saignaient par leurs multiples blessures et Aiwë bouillait à l'intérieur d'elle même. Au sol, dessiné sur l'herbe, des taches de peinture orange délimitaient un agrandissement de la maison. Augmentée de plusieurs dizaines de mètres carrés, la surface habitable passerait en plein milieu des pins.

C'était pour ça qu'on les coupait ? Dans un souci de luxe, pour avoir plus d'espace ? Sa maison à elle était petite et elle s'y sentait parfaitement bien. Ces gens avaient-ils donc besoin d'autant de place pour vivre ? Ecœurée, lassée, elle jeta un dernier coup d'œil aux condamnés avant de rentrer chez elle.

 

Et un détail, un tout petit détail, si petit qu'elle ne l'avait pas remarqué auparavant, attira son attention. Un jeune homme se tenait dans une curieuse position sur une branche d'un des pins condamnés. Comment pouvait-elle ne pas l'avoir remarqué ? Il était tellement visible, maintenant qu'elle l'avait remarqué, sa silhouette se détachant sur le ciel sombre. Qui était-ce ? Elle connaissait cette silhouette.

Elle s'approcha lentement, silencieusement pour ne pas effrayer l'inconnu et le faire tomber, puis s'immobilisa à un mètre de l'arbre et plissa les yeux afin de mieux distinguer l'ombre dans cette obscurité croissante.

 

Et soudain. Et soudain, l'ombre mit ses mains en forme de coupelle et les appliqua contre l'une des multiples blessures de l'arbre. Et une lumière, une lueur pâlie d'étoile apparut, grandit, et enveloppa l'arbre de sa douce clarté. L'ombre ôta ses mains. Aiwë, interdite, ne sachant que penser, vit. Elle vit ce qui n'était pas possible, un délire obscur créé par son cerveau fatigué. Cela ne pouvait être. Cela ne pouvait pas.

 

La branche repoussait. Lentement mais sûrement. De nouvelles ramifications apparurent et des aiguilles de pin poussèrent pour tout recouvrir.

 

Mais à quoi cela servait-il ? De toute façon, cette arbre mourrait le lendemain. Pourquoi prolonger son agonie ? Peut-être… Peut-être était-ce un défi lancé aux hommes, pour montrer que la nature était la plus forte, que rien, jamais rien, ne pourrait la vaincre ?

Aiwë secoua la tête pour essayer de revenir à la réalité. Peine perdue. La branche continuait à pousser et le jeune homme se relevait pour accomplir une nouvelle fois sa tâche. Avançant précautionneusement sur le tronc, il se dirigea vers une autre blessure.

La jeune fille scrutait du mieux qu'elle le pouvait l'obscurité pour découvrir le visage de cet inconnu mais n'y parvint pas. L'ombre s'accroupit, posa ses mains sur la coupe et la lueur revint. L'arbre retrouva une nouvelle branche…

 

Et soudain. Et soudain, l'ombre vacilla, tenta de se retenir puis tomba. Aux pieds d'Aiwë.

"Aïeuh !"

 

Le jeune homme releva la tête et le regard d'Itaëll croisa celui d'Aiwë. Le silence se fit, chacun regardant l'autre avec des yeux de chouette. Le silence continua, les pensées d'Aiwë s'entrechoquaient avec violence dans son esprit. Le silence fut brisé.

"Salut Aiwë ! Qu'est-ce que tu fais là ? sourit Itaëll en se remettant souplement sur ses pieds. (grosse goutte sur la tête d'Aiwë ^__^)

- …

- Aiwë ? T'es plus chiante d'habitude, t'as perdu ta langue cette fois-ci ? C'est bien, j'suis content pour toi !" s'exclama-t-il en ébouriffant les cheveux de la jeune fille.

" Mais… Mais… j'suis pas d'accord !!

- Pas d'accord de quoi ?

- … Heu, je sais pas mais j'suis pas d'accord. Et pis d'abord, kesse tu fous chez moi ?

- Hum, moi, oh rien, je monte dans les arbres, c'est tout et puis, de toute façon, t'étais pas sensée voir ça donc tu vas oublier.

- Bien sûr, crois-y !

- Oh, oui, j'y crois," dit-il lentement. Une ombre passa sur son visage. "Et, de toute façon, tu n'y peux rien."

 

A ces mots, Itaëll tendit la main et l'appliqua contre le front d'Aiwë. Celle-ci se débattit mais le jeune homme murmura " Ne t'inquiètes pas, je dirai à tes parents que tu es ici et je ne t'ennuierai plus avec mes histoires bizarres…"

La jeune fille se sentit partir, tomber, tomber loin.

 

***

 

Le noir.

 

***

 

Le noir. Mais pas la même obscurité. Là, au fond, une lueur. Aiwë ouvrit les yeux brusquement. Où était-elle ? Sa mère assoupit au pied du lit. Apparemment, elle était dans sa chambre. Que s'était-il passé ?

Mais qu'est-ce que je fous là ? pensa-t-elle avant de sombrer doucement dans un profond sommeil.

 

 

Chapitre précédent                                                 Chapitre suivant

 

 

Aller au Chapitre : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8

 

Sommaire

Fictions